Les onze derniers mois

Par: Marie-Anik Shoiry

Août 2009.

Je suis en vacances au Nouveau-Brunswick. Le temps est froid et gris. Notre petit chalet, près de la plage, n’a pas de chauffage. On a gelé toute la semaine.

Maman d’une petite fille d’un an, je suis enceinte de 4 mois.

Et je ne souhaite qu’une seule chose. Revenir à la maison. Pour me coller contre le corps fragile de ma mère.

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Quelques semaines plus tôt, nous avions fêté les 30 ans de mariage de mes parents, entourés de la famille et des amis.

Déjà, mes parents savaient qu’il se passait quelque chose. Et que ce quelque chose n’augurait rien de bon.

Ma mère avait maigri dans les derniers mois. Elle était fatiguée. Durant l’été, je l’avais même suppliée, en pleurant, d’aller consulter.

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Septembre 2009.

Mes parents, ma sœur, mon frère et moi nous rendons à l’hôpital pour y rencontrer le médecin-oncologue. Dans les dernières semaines, ma mère avait passé une batterie de tests. L’heure du bilan était venue.

Entassés dans un bureau minuscule aux murs d’un blanc éclatant, la nervosité était palpable. Mais notre cœur était rempli d’espoir.

La suite est un peu vague, floue.

Ces mots. Ces maudits mots. Ceux qu’on ne veut pas entendre. Ils résonnent sans arrêt dans ma tête : Tumeur. Cancer. Métastases au cerveau. Stade 4. Chimio.

Incurable.

« Mais, pourquoi pas l’opération? »

Le médecin est catégorique. La chirurgie n’est pas une option.

« Le pronostic? ».

Moins d’un an. Quelques mois, si on est chanceux.

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L’espace d’un instant, le temps s’arrête.

Je pose ma main sur mon ventre. Sur cet enfant qui vit en moi. Celui que ma mère ne connaîtra peut-être pas.

Non.

Non. Je ne comprends pas. Il doit bien y avoir une solution.

Pourquoi ça nous arrive, à nous? À notre famille? À ma mère que j’aime plus que tout au monde, qui est ma fondation, mon repère, celle dont j’ai tant besoin! Surtout là, maintenant, alors que j’entame à peine mon rôle de maman et que je n’y connais absolument rien!

Je n’y arriverai pas sans toi Maman!

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Octobre 2009.

Mon ventre prend tranquillement de l’ampleur. La vie pousse en moi.

Ma mère voulait connaître le sexe du bébé. Dès que possible. Au cas où…

Un garçon. Mon beau Charles.

C’est ma mère qui a choisi son prénom. J’aime tellement le rappeler à mon fils. Et lui, il en est si fier.

Il est arrivé un 16 janvier. Tout en douceur. Un bel accouchement. La vie m’a fait le cadeau d’un bébé absolument parfait pour traverser cette épreuve. Il sentait probablement un peu ce que je vivais. Après tout, il a passé plusieurs mois en moi alors que je traversais les moments les plus difficiles de ma vie. C’est peut-être ce qui lui a donné cette si belle sensibilité.

Charles me suivait partout. À la maison familiale, lors de mes visites journalières chez ma maman, alors qu’elle me jasait de façon décousue en tricotant des foulards pour ceux qu’elle aimait. À l’hôpital, lors de ses hospitalisations, quand elle allait moins bien. À la maison de fin de vie Michel-Sarrazin, dans les derniers jours.

Pas un pleur, pas un cri, juste des sourires plein de vie. Ces sourires qui charmaient à tout coup les infirmières. Ces sourires qui apaisaient ces moments lourds et difficiles.

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Puis, il y a eu toutes ces dernières fois.

La dernière séance photo familiale.

Les derniers soupers.

La dernière cabane à sucre.

Mes trente ans. Ma dernière carte de fête.

Nos dernières confidences mère-fille. Jusqu’à la toute fin, même si elle en perdait des petits bouts, elle continuait à se soucier de mon bonheur. On n’arrête jamais d’être une maman…

Quelle chance j’ai eue de savoir que ces moments étaient les derniers. Parce que j’ai pu en profiter, le plus possible, pour que ces souvenirs demeurent à jamais gravés dans ma mémoire. Et pour ça, je remercie la vie.

Elle est partie dans la nuit, un 31 juillet… Je suis rentrée à la maison, épuisée, déroutée, soulagée un peu aussi. J’ai embrassé ma fille, sa petite-fille, qui dormait paisiblement. Puis, j’ai allaité mon fils, son petit-fils, en le berçant doucement.

Ma mère était partie, mais déjà, je sentais sa présence. Déjà, elle veillait sur nous.

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Août 2018.

Au camp de pêche de mon père, nous profitons d’un merveilleux week-end en famille. Du pur bonheur dans sa plus grande simplicité.

La nuit tombée, tous réunis sur le quai, nous nous émerveillons de ce ciel magnifiquement étoilé. J’en ai le souffle coupé tellement c’est beau. J’aimerais que le temps s’arrête, pour savourer encore et encore ce moment magique.

Parmi les milliers d’étoiles, mon beau Charles, du haut de ses 8 ans, pointe son doigt vers la plus brillante. Puis, il se retourne vers moi, les yeux pétillants et le sourire aux lèvres:

« Maman! Regarde! C’est Grand-maman Ann! »

Elle était là, avec nous.

Elle sera toujours là.

Mon cœur voulait exploser.